Entre par Mathieu Braunstein

Entre – Cie Les singuliers – Mars 2018
L’histoire vraie de cet homme resté coincé seize ans dans la zone d’embarquement de Roissy a de quoi donner le vertige. Car, entre un point d’origine qui se dérobe et point d’arrivée de plus en plus incertain, n’importe qui en viendrait à perdre ses repères… C’est donc un portrait fragmenté que propose Vincent Berhault, partagé entre quatre acrobates, danseurs et comédiens exceptionnels. Tour à tour, en présence du musicien Benjamin Colin à vue sur le plateau, Barthélémy Goutet, Gregory Kamoun, Xavier Kim et Toma Roche sont cet homme déboussolé, humilié plus souvent qu’à son tour. Mais aussi d’autres passagers de l’aéroport, indifférents, arrogants ou inquiets, quand ils n’endossent pas la veste du stewart gaffeur ou de l’inquisiteur officier de la police des frontières. Un ballet drôle et sans cesse renouvelé se met en place, derrière un jeu de parois amovibles et translucides. Car le drame est traité ici avec un vrai sens du rythme et de l’absurde. Vincent Berhault, repéré au début des années 2000 pour ses talents de jongleur, par ailleurs passionné d’anthropologie et bon connaisseur du monde turc, invente une forme d’écriture inédite entre cirque et théâtre. La confusion psychiatrique n’est pas loin, et les repères chronologiques distillés à la fin de la pièce – pourtant authentiques – achèvent de brouiller les pistes. Cet homme est donc un contemporain du shah d’Iran et de sa sinistre police politique ? C’est rappeler que du côté européen, le durcissement du droit d’asile date déjà de la fin des années 70. Dans son malheur, avant la crise migratoire actuelle, Merhan Karimi Nasseri, l’homme du terminal 1, faisait figure de précurseur.
Mathieu Braunstein

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